Retour du prince sur le champ de bataille ?

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La dyarchie entre le politique et le chef militaire n’existait pas depuis toujours. Le phénomène de la guerre gagnant en complexité, une séparation des fonctions s’opérait entre les pouvoirs civil et militaire jusqu’à une certaine forme de rupture historique quand le prince ne se rendait plus sur le champ de bataille. Serions-nous à l’aube d’un mouvement inverse, dans cette nouvelle Guerre de Trente ans (1618-1648) annonçait par Bernard Witch ?

Dans la droite lignée de la construction de l’État moderne, il y a le parti de ceux qui affirment que la Guerre fait l’État, comme par exemple le sociologue américain Charles Tilly. Pour reprendre une autre des images qu’il emploie, l’État résulte de l’institutionnalisation de la guerre comme crime organisé. À la différence près que la structure étatique peut être légitimée, notamment en recevant le monopole de la violence légitime (Max Weber) tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières. Norbert Élias, par ailleurs, précisait que le processus d’émancipation de l’État résultait de la « loi des monopoles » assurant au pouvoir royal, centralisateur, une primauté certaine sur les seigneurs féodaux.

Le prince continue jusqu’à la sortie du Moyen-Âge, et pendant une partie de la Renaissance, à continuer à combattre pendant toute ou partie des batailles. Cela n’empêche nullement une séparation fonctionnelle des pouvoirs civil et militaire et que ce dernier soit subordonné au premier comme le théorisera, bien plus tard, Carl von Clausewitz (De la Guerre).

Au XVIIe siècle, pourtant, Louis XIV mène physiquement sa dernière bataille. Le prince ne ressent plus le besoin de s’engager corps et âmes avec son Armée directement sur le champ de bataille. Rien n’est revenu remettre en question cette évolution. Napoléon Bonaparte demeurait avec l’état-major et réalisait, là, la réunion des pouvoirs civil et militaire. La « petite guerre » et toutes les formes de guerre asymétrique nous amenaient nombre de partisans (vocable de Carl Schmitt) réalisant, eux-aussi, cette réunion des deux pouvoirs précités. Et encore, si la liaison est impérative leur réunion n’est pas automatique pour un groupe armée non-étatique aspirant à un État (moderne). Les chefs politiques des Hezbollah et État Islamique ne se signalent pas par leur présence dans la bataille.

Ce qui est présenté comme une « Révolution dans les Affaires Militaires » (RAM ou RMA en anglais) voyait une mise en cohérence de l’ensemble des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et des Communications) plaçant la maîtrise de l’information au centre. Par sa pratique, les structures et technologies misent en place permettent au prince de revenir dans la conduite même dans la bataille. C’est-à-dire que s’il n’est plus physiquement présent, il peut, toutefois, faire sentir sa présence dans le cadre de « micro-management ». Le cas le plus flamboyant en est la conduite de l’opération Neptune spears (1 – 2 mai 2011) par le Président américain Barack Obama : depuis son bureau, il était l’ombre pesant sur le commando et pouvant décider en temps réel avec les hommes. De facto, il permettait la réunion des pouvoirs civil et militaire au service de la conduite de la « bataille ».

Il y a matière à se demander si le prince bénéficiera d’un certain don d’ubiquité lui assurant de conduire les affaires civiles et militaires depuis son palais, ce que Napoléon Bonaparte ne pouvant que très difficilement faire. L’exemple de la défense aérienne souligne la remontée des informations des senseurs, via un ensemble de liaisons de données satellitaires, jusqu’à un C2 implanté dans le pays d’origine. Le processus est le même en matière d’aviations de coopération ou de surveillance aéromaritime des espaces océaniques. Si bien que, rien n’empêche de réunir cette vision du champ de bataille dans une « salle des cartes numériques » avec un rafraîchissement en temps réel et la fusion des informations.

À l’avenir, le prince avec un ensemble de technologies (au risque des technicisation et technologisation selon Joseph Henrotin), mêlant la réalité augmentée, la manipulation tactile des données et la projection holographique, pourrait, plus que du micro-management, prétendre à commander de nouveau les troupes comme s’il était présent dans une section ou à la tête d’une brigade. Entre parenthèses, la tendance à la militarisation de certaines forces de police n’est qu’une occasion supplémentaire de voir le politique s’investir dans le commandement d’une opération, dans la droite lignée de ce que disait Weber. L’apparente facilité permise par la vision cybernétique du champ de bataille lui en donnera l’envie.

Ou bien serait-ce un besoin, dans un processus de reconstruction westphalienne de quelques États alors que nous serions dans une nouvelle féodalité ? La légitimité du guerrier amènerait à une nouvelle impulsion pour celle du politique sans que cela remplace ou égale les actuels processus de désignation du souverain. La trinité clausewitzienne (opinion publique, Armée et gouvernement) serait suspendue de manière intermittente par fusion de deux pôles.

L’avènement d’un nouveau golem serait le pendant physique à sa présence cybernétique sur le champ de bataille, sans s’y risquer.

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